Devilman

« Alors, dans le meilleur des cas, je vais devenir un monstre luttant chaque jour contre des démons, jusqu’à ma mort ? »

Devilman fait partie des grands classiques du manga. Élaborée en 1972 par Go Nagai, cette oeuvre a marqué et inspiré bien des auteurs. Si je ne la découvre que quarante-huit ans plus tard, celle-ci ne perd rien de son charme d’époque. Devilman, tel le chef-d’oeuvre intemporel qu’il est, m’a totalement séduite et emportée avec lui dans sa fascinante descente aux enfers.

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Devilman, de quoi ça parle ?

Les premiers occupants de la Terre étaient en réalité de violents démons et, après avoir hibernés pendant des millénaires, ceux-ci sont bien déterminés à détruire l’humanité afin de récupérer ce qui leur appartenait autrefois.

Seul un jeune homme semble au courant de cette terrible vérité : Ryô Asuka. Ce dernier est persuadé que la seule manière de lutter contre la menace est de fusionner avec un démon. Cependant, seul un homme au cœur pur et innocent serait capable de conserver sa conscience après une telle fusion, un homme comme son meilleur ami, Akira…

Mon avis…

Bouclé en seulement cinq volumes, Devilman est un manga qui marque les esprits par sa montée en puissance progressive, allant jusqu’à atteindre une véritable apothéose. Plus nous avançons dans l’histoire, plus l’intrigue se précise, plus la tension monte… Le premier tome plante le décor et les personnages, le deuxième intensifie la dureté et la cruauté de la situation, le troisième est une sorte de parenthèse mettant en valeur la relation entre Ryô et Akira, le quatrième annonce les véritables enjeux de l’intrigue et le dernier, riche en révélations, pose la cerise sur le gâteau avec une fin des plus grandioses (je parle ici des tomes de l’édition spéciale de Black Box sortie en 2018). Notre lecture est une véritable montée d’escalier, nous commençons en douceur pour progressivement arriver à une fatalité de plus en plus sombre et cruelle.

Le changement de caractère qui s’opère chez Akira après sa fusion avec Amon, l’un des démons les plus puissants qui soient, est surprenant. A l’instar d’une Catwoman de DC, Akira passe d’un jeune garçon un peu mou et peu enclin à la bagarre à un homme sûr de lui et extrêmement puissant. Go Nagai met avec brio ce changement en évidence en confrontant les deux versions du lycéen à une même situation : celle où Miki, la fille qu’il aime, se retrouve embêtée et harcelée par un groupe de voyous après l’école. Le contraste parallèle est frappant et, comme Miki, le lecteur préfère d’emblée le nouvel Akira, devenu alors un homme-démon. Il faut dire que l’ancien Akira, naïf et peu dégourdi, a de quoi agacer. Je pense notamment à une scène du premier volume où, alors qu’il est poursuivi par des démons, Akira perd son temps à l’entrée de la maison de Ryô en enlevant ses chaussures… Son esprit de courtoisie a été plus puissant que son instinct de survie. Je partageais l’incompréhension de Ryô en le voyant faire cela, c’était vraiment surréaliste, comme s’il ne réalisait pas le danger de la situation ! Fort heureusement, le personnage devient bien plus dégourdi et réfléchi par la suite ; et ce tout en gardant sa bonté et son grand cœur, un excellent équilibre.

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La relation entre Akira et Ryô est particulièrement envoûtante. Les deux personnages sont présentés dans un esprit « Yin et yang ». Tous deux sont opposés, autant physiquement que moralement. En noir, Akira, bienveillant et puissant, contraste en effet terriblement avec Ryô, en blanc, plutôt rationnel et intelligent. Pourtant, les deux personnages se complètent et semblent avoir besoin l’un de l’autre. Ils se vouent une confiance mutuelle inébranlable. Il s’agit d’un duo fascinant qui aura inspiré bien des dualités dans les mangas comme, notamment, celle de Griffith et de Guts dans Berserk. Cette relation est, selon moi, l’une des plus grandes forces de Devilman, elle a tout pour jouir d’une beauté pure et incroyable mais elle s’avère également extrêmement complexe et ambiguë voire même plutôt toxique, celle-ci s’aventure bien au-delà d’une simple amitié. Un triangle amoureux pourrait même être envisagé avec Miki.

Cette dernière, proche de Devilman mais ignorant tout de l’existence des démons, se retrouve souvent victime de leurs attaques. Akira la protège à chaque fois même si elle n’en garde au départ aucun souvenir. Dans les premiers volumes, elle représente notre insouciance humaine. Miki a un caractère bien trempé et profite de la vie, profite de la présence d’Akira dont elle est amoureuse. Bien qu’elle sache se défendre, elle se sent rassurée à ses côtés et ne désire rien de plus que d’être avec lui. Loin d’être une cruche, Miki se montre, au contraire, courageuse et combative tout au long de l’oeuvre même si elle aime jouer à la « princesse en détresse » quand Akira se trouve dans les parages. Même si elle reste un personnage plus secondaire que les deux « amis », elle n’en est pas moins importante, notamment grâce aux différentes symboliques qu’elle peut représenter tout au long de l’intrigue.

Maintenant que les personnages ont été passés en revue, il est temps d’aborder les différents concepts proposés par le manga… à commencer par celui qui m’intéresse le plus : la nature humaine. Durant toute la série, un portrait humain paradoxal est dressé. D’un côté, l’homme est plus sensible, émotif et raisonné que les démons, de l’autre, il ne cesse de répéter les mêmes erreurs et, guidé par la peur, est capable de devenir pire qu’un démon. Le peuple démoniaque n’hésite d’ailleurs pas à utiliser les points faibles des humains pour mener leur campagne à bien. Devilman est une véritable critique de la nature humaine, démontrant que l’homme est capable du meilleur comme du pire. Qui sont les véritables monstres finalement ? Et le démon ne serait-il pas tout simplement le prédateur naturel de l’être humain ? Des question intéressantes qui ne manqueront pas de traverser l’esprit du lecteur au cours de sa lecture.

L’aspect mythologique de la série est également très intéressant et plutôt amusant. En effet, l’auteur revisite les récits bibliques comme celui de la création ou de l’apocalypse et réinterprète la chute de Lucifer ainsi que certains événements-clefs de l’Histoire. Nous apprenons par exemple que les démons n’étaient pas étrangers à la colonisation amérindienne voire à la naissance des sinistres aspirations d’Hitler ! Si certaines informations restent plutôt anecdotiques, elles contribuent à créer un univers riche et cohérent. Je trouve d’ailleurs le concept des démons de Go Nagai assez amusant grâce au côté grotesque donné à leurs formes. Les démons ont, en effet, la faculté de fusionner avec n’importe quel être vivant ou objet inanimé afin de se transformer, de devenir plus puissants et d’obtenir davantage de compétences physiques… En contre-partie, certains deviennent vraiment ridicules voire risibles. Cela dit, ce n’est pas parce qu’ils ne sont pas effrayants qu’ils ne sont pas dangereux…

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En effet, dès les premiers meurtres, nous comprenons très vite que les démons ne rigolent pas. Ils sont violents, cruels et sanguinaires. Ils n’hésitent pas à torturer et à tourmenter leurs victimes. Devilman n’est clairement pas un manga à remettre entre toutes les mains, il contient beaucoup de scènes choquantes et purement violentes, de la violence aussi bien physique que psychologique. Âmes sensibles s’abstenir. D’autant plus que la fin peut avoir un côté assez traumatisant en prônant une morale à la fois belle et cynique, une fin qui a fait et fera encore frémir bien des lecteurs ! J’ai, personnellement, trouvé celle-ci magistrale, c’était tout simplement parfait ! Il s’agit avec certitude d’une de mes fins préférées, tout manga confondu.

En ce qui concerne le coup de crayon, le trait de Go Nagai a beaucoup de charme malgré des dessins qui peuvent parfois paraitre inégaux. L’oeuvre date tout de même des années 70, ce n’est plus tout jeune mais, personnellement, j’aime beaucoup le rétro donc ça ne m’a vraiment pas dérangé ! De plus, j’adore la variété de styles que l’auteur utilise dans ses planches et dans sa mise en scène. Il utilise pas mal de déformations, de changements de tons et de trames… Je le trouve vraiment créatif dans certaines de ses retranscriptions d’émotions. Il joue vraiment avec le figuré pour accentuer les ambiances et émotions des personnages. J’ai été très réceptive. De plus, la colorisation de ses pages couleurs sont vraiment très réussies, j’en ai contemplé un bon nombre.

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Côté édition, Black Box nous offre une très belle édition spéciale avec des couvertures colorées et rétros. Le format des tomes est plus grand que la moyenne, c’est à la fois dur et souple, plutôt agréable en mains. Nous retrouvons un certain nombre de pages couleurs, notamment dans le troisième volume qui compte un peu plus de 60 pages colorisées tout de même ! Bref, un excellent travail fourni par l’éditeur.

Conclusion…

Devilman est une série manga incontournable ! Tout en revisitant la mythologie et en explorant la nature humaine, elle nous offre un duo charismatique et fascinant ainsi qu’une intrigue puissante et captivante qui ne fait que s’étoffer et s’intensifier, tome après tome ; ce jusqu’à aboutir à une fin parfaite ! Bref, un manga qui mérite d’être lu ! Attention toutefois aux âmes plus sensibles.

2 thoughts on “Devilman

  1. Très belle critique structurée, intéressante et passionnée.
    J’avais très envie d’acquérir Devilman et tu m’a convaincu !!
    Bravo 🙂

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